Sur les pas d'un français libre

 

 

Auteur : A. PABST


 

  J'ai souhaité en publiant quelques extraits de son oeuvre,  rendre hommage à un homme, qui a quitté son Metz natal,  pour,  le 29 juillet 1943, s'engager à Kairouan, dans les Forces Françaises Libres.

Un homme merveilleux qui s'est éteint un matin d'avril 1993.

...mon père

 

 

Il ne faudra jamais oublier que les Forces Françaises Libres, représentant un peu plus de 30 000 hommes, tous volontaires derrière de Gaulle, ont suivi aveuglément leurs prestigieux chefs les généraux Koenig et Leclerc, pour effacer l'affront de 1940 et redonner à la France sa liberté et sa dignité.



Je dédie ce livre à mes amis, à ceux qui, sans réserve, firent à la France le don de leur jeunesse, et souvent de leur vie.

 

 

 

L'expulsion Paris
Annonay Dompaire
Alger Dabo
L'engagement Strasbourg
Sabratha Obernai
Le Maroc La dernière étape
Préparation et entraînement Les adieux de Fontainebleau
Angleterre Grandeur et décadence
La France Épilogue
La campagne de Normandie

 


L'expulsion

.../... Depuis 7h30, j'ai regagné ma place au salon de coiffure, 41 rue de la tête d'or, où je termine mon apprentissage, alors que ma mère est partie le matin même avec un ordre en bonne et due forme établi par la Kommandantur, accompagner ma sœur dont le mari, sous officier de carrière, est prisonnier des allemands dans un camps aux environs de Nancy. A peine le temps de mettre en place l'organisation du salon pour accueillir les premiers clients, que déjà mon frère vient me chercher et m'annoncer notre expulsion. Sous les arcades de la place St Louis que nous parcourons à toute vitesse, je ne saisis pas exactement ce que représente le fait d'être expulsé, mais en arrivant chez moi, je ne tarde pas à comprendre le tragique de la situation. Deux soldats allemands, en armes, me démontrent par le regard haineux qu'ils me décochent qu'ils ne sont  pas d'humeur à plaisanter, ayant en main l'ordre de nous faire vider les lieux en vingt minutes avec le seul droit d'emporter cinquante kilos de bagages et 5 000 frs par personne. .../.. les salopards nous poussent hors de chez nous de la pointe de leurs fusils, verrouillent la porte, et apposent des scellés. Je suis crucifié par cette sauvagerie, je jure de me venger. 


Annonay

.../...C'est ainsi que le 20 septembre 1940, après avoir opté pour l'Ardèche, nous arrivons à Annonay. Cette petite ville, patrie de frères Montgolfier et de Marc Seguin, malgré son pittoresque, ne laissera pas en ma mémoire un souvenir impérissable, si ce n'est, celui d'une grande faim que je n'ai jamais pu calmer. D'abord coiffeur, je deviens au bout de deux mois ouvrier papetier aux usines Faya, où je gravis peu à peu les échelons pour devenir, le jour de mon 17ème anniversaire, chef calandreur. La machine dont j'ai la responsabilité est un engin composé de rouleaux superposés, servant au satinage du papier. Elle dévore en moyenne 12 tonnes de papier brut que je manipule à trois reprises. Le travail est pénible, l'ambiance est bonne, et mon salaire suffisant pour faire vivre mes parents.

J'ai passé en Ardèche deux années de vaches maigres, mais je m'y suis forgé un corps et un caractère d'homme et, si aujourd'hui encore je raille en déclarant "Annonay c'est le bout du monde, après il y a un mur de planches... et un grand trou ; à l'époque ce pays était ravitaillé par les corbeaux, et les moineaux y crevaient de faim en pleine moisson...". Je dois néanmoins reconnaître que ce coin pittoresque garde quand même une petite place en mon cœur.

Le 2 septembre 1942 avec en poche un aller sans retour pour Alger nous quittons Annonay.


Alger

A 15 heures, en cet après midi de mai 1943, il fait déjà très chaud à Alger, mais sur la terrasse du Bastion XV, derrière le foyer du soldat, qui me sert de résidence depuis plusieurs mois, je profite d'une brise légère, qui vient du large et balaye le port. Je ne me lasse pas du spectacle grandiose qui s'offre à ma vue, à mes pieds, le port avec sa masse grouillante de marins et de dockers, qui s'affairent autour de bateaux venus des quatre coins du globe, et devant moi, à l'infini, cette merveilleuse Méditerranée drapée dans sa robe bleue.

Une fois de plus, devant ce décor, je laisse vagabonder mes esprits et, invariablement, mes pensées s'envolent vers le but que je me suis fixé le 5 septembre 1942, en mettant pied sur le sol algérien, rejoindre à tout prix les troupes du Général de Gaulle. Cogitant comment il me serait possible d'aller retrouver les Forces Françaises Libres là où elles sont cantonnées, c'est à dire quelque part en Tripolitaine.

.../...J'ai trouvé un emploi de magasinier par mon père gérant du foyer du soldat, qui en avait assez de me voir, depuis près de dix mois, faire le trajet Alger-Rouiba deux fois par jour pour aller gagner, dans la confiture, un salaire de misère. Ici au moins je suis sur place, j'ai doublé mes gains, la nourriture est assurée, et j'ai une très grande liberté. Une seule ombre au tableau, je suis sous la responsabilité directe d'un capitaine dont la seule vue me donne des idées de meurtre.

.../...Terminant ma journée à 17 heures, je suis tous les soirs rue de l'échelle, au journal Combat, organe des Français libres, et assure bénévolement, les tâches que les salariés considèrent par trop rébarbatives. Qu'importe le travail qui m'est dévolu, j'ai épousé une cause pour ses bons et ses mauvais côtés, sans rechigner, je m'occupe de l'acheminement des journaux aux abonnés, veillant aux changements d'adresse, et à la classification des bandes d'abonnement. Cette activité me permettra, peut-être un jour de réaliser mes projets, en trouvant l'occasion favorable.

 Dans la fraîcheur toute relative du réduit qui nous sert de bureau, Yaya mon ami, et moi remettons à jour l'état de stocks de notre magasin. Journellement, chaque après midi, nous nous livrons à cet exercice.

Nous sommes entièrement à notre travail, lorsque la porte de notre local éclate littéralement pour livrer passage à celui qui croit être l'être suprême, maître de ces lieux, l'important capitaine.

Rouge de colère, de Pernod et de Mascara 12 degrés, le bouillant officier donne libre cours à un flot de paroles ordurières, nous traitant comme seuls les colonisateurs de sa trempe peuvent le faire, vis à vis des populations qu'ils sont venus civiliser.

Sur le moment, je suis complètement décontenancé, mais le premier instant de surprise passé, et mon admiration pour le grand homme aidant, en quelques enjambées je suis face au volumineux intendant, claquant sa figure rubiconde à toute volée. Comme Satan aspergé d'eau bénite, la masse gélatineuse s'écrase et prend la fuite.

J'ai soulagé mon cœur, mais cette action d'éclat vient de me faire perdre ma place, et mes sources de ravitaillement.

.../...Maintenant que je suis entièrement disponible,  toutes mes journées se passent au journal Combat, à la grande satisfaction du responsable, journaliste de métier, qui apprécie fort ma présence et mon travail, surtout que je l'assure gratuitement. Je suis à toutes les sauces, sautant d'un poste à l'autre selon les besoins, et en plus, le soir, je participe au collage d'affiches pour la propagande gaulliste. Bien que par la suite bon nombre de citoyens se réclamèrent de de Gaulle, à cette époque nous n'étions pas légion, et les pétainistes bien pensants, nous faisaient la chasse dans les rues d'Alger. Cette action, et la distribution de tracts, me plaisent beaucoup, c'est déjà un pas vers la cause, je suis un rouage utile au mouvement.


L'engagement

.../...Autour du camion Chevrolet qui va être notre moyen de transport, un groupe de quelques soldats attend sur le trottoir de la Rampe Vallée. Par un heureux hasard, la première personne que je rencontre est un messin, Parachini. .../...A Tunis, c'est l'animation des grandes villes comme je l'ai connue à Alger, mais pas question de faire du tourisme, nous rejoignons en vitesse le terme de notre première étape, une école de la rue Jules Ferry. De ce court séjour à Tunis je n'ai pas gardé un souvenir impérissable, je n'avais que peu d'argent, j'étais fatigué. A l'heure prévue pour le départ, huit heures, nous reprenons la route... pour nous poser, dans l'après midi à Kairouan. Le 29 juillet 1943 est une date très importante pour moi, je signe à Kairouan, devant le capitaine Dubois, sous le n° 23.276, mon engagement aux Forces Françaises Libres, j'ai toujours le même uniforme sur le dos, mais maintenant je suis le soldat André Pabst. En route pour la Tripolitaine, nous gagnons Sfax par les pistes de l'intérieur et, le long du littoral, nous longeons le splendide golf de Gabés qui étend à l'infini ses plages de sable fin... Nous attaquons la piste qui relie Medenine sous un soleil de plomb, Ben Gardane, Zouara, le soleil est juste au dessus de nos têtes et nous gratifie de ses rayons brûlants, mes lèvres éclatent et saignent sous l'effet de la chaleur. Le soir je suis déposé dans un palmeraie près de Sabratha, je suis arrivé au terme de mon voyage, la deuxième D.F.L.


Sabratha

Le lendemain de mon arrivée je suis de suite désigné pour un tour de garde au P.C du bataillon. Après une nuit calme, nous attendons la venue de Massu, nouvellement promu au grade de commandant, pour lui présenter la garde. Je n'ai jamais manié un fusil, et ignore totalement ce que signifie le " présentez armes " , aussi notre commandant n'est pas déçu, quand il se rend compte que je me sers de mon fusil comme d'un manche à balai, " tu manies comme un bleu" grogne t'il de sa voix de stentor, en tournant sa bouche dans un rictus, " je viens juste d'arriver mon commandant." Suite à cet intermède, et pour me faire entrer le métier dans la peau, je suis gratifié d'une heure de maniement d'armes, " repos, garde à vous, arme sur l'épaule droite, présentez arme ", soixante minutes de cette litanie, de quoi devenir chèvre. Tous les jours au lever du soleil, le ventre vide, nous avons droit au crapahutage dans les dunes environnantes, avec sac à dos et fusil, une véritable partie de plaisir. Marcher dans les dunes, un régal, vous faites un pas en avant, vous revenez en arrière de moitié, un peu la procession d' Echternach... l'acharnement d'un gradé en plus. Vous franchissez une dune, c'est certainement  la dernière... mais il y en a une autre... puis une autre encore, une chaîne qui semble ne plus finir. Pour ce genre de sport, au bout de la seconde expérience, j'ai parfaitement compris la règle du jeu, je ne pense à rien, je souris et je marche. Les gradés chargés de nous tester avec ces exercices pénibles semblent jouir en entendant les plaintes, et en voyant s'écraser, en bas d'une dune, le pauvre type qui croit sa dernière heure arrivée. Moi j'en ai marre, mes jambes pèsent une tonne, mon sac à dos me déchire les épaules, mais j'ai toujours le sourire. Vers midi, notre retour marque la fin du calvaire et le camp écrasé de soleil semble être un paradis, la popote un restaurant trois étoiles. Cette impression ne dure pas, et à peine sommes nous déchargés de notre équipement que la brusque réalité éclate, nous sommes dans une fournaise, et nos jeunes estomacs crient famine. Le ravitaillement n'est pas des plus varié, quelques rares légumes, une grosse quantité de corned- beef et de saucisses de soja, les menus ne sont pas tellement variés. Alors le même scénario recommence, certains râlent comme des putois, et le cuisinier menace de rendre son tablier. Pour moi les saucisses au soja me lèvent le cœur, j'ai tout essayé, avec du bacon, aux oignons, impossible, je n'arrive pas à manger ce genre de chose, et mes repas se soldent bien souvent, d'un morceau de pain, et d'un oignon au sel. Heureusement nous sommes une bonne  équipe de copain, ayant le même idéal et un moral d'acier, nous ne nous attardons jamais bien longtemps à ces questions d'intendance.


Le Maroc

Un point sur la carte entre Rabat et Casablanca, quelques gourbis délabrés au bord d'une immense plage de sable fin, Skrirat .../....je suis affecté à la compagnie d'accompagnement du 2ème RMT, .../...Non prévu dans l'organigramme de la compagnie, je suis disponible, les sous-officiers en profitent pour m'accaparer, et me transformer en chef cuistot de leur popote. C'est ainsi que pendant huit jours, dans la plus grande liberté d'action, je confectionne les repas d'une bande d'affamés, qui ne me laissent que des plats désespérément vides, qu'importe, car écœuré par les odeurs de cuisine, mais peut-être aussi par la piètre qualité de ma bouffe, je me restaure de pain grillé et de café..../...J'avais une planque royale et mes employeurs étaient tous très chics avec moi, mais comme j'en fis part à mon commandant de compagnie, le Capitaine Eggenspiller, je ne m'étais pas engagé pour servir de boy à ces sous-off'. Cette intervention directe n'était manifestement pas du goût de mon interlocuteur, qui me transperça de son regard d'acier, et me renvoya à mes fourneaux. Malgré tout, 48 heures plus tard, l'adjudant chef gestionnaire de la popote m'annonçait mon affectation à la section de reconnaissance. Mon nouveau chef  Sorret passait aux yeux de certains pour un crâneur, imbu de sa personne et méprisant,  la suite me révéla quel type merveilleux et quel chef prodigieux il était, aimé de tous ses hommes, et leur rendant largement.


Préparation et entraînement

  Depuis une semaine, nous occupons toutes nos matinées à un exercice tendant à développer nos réflexes et nos qualités sportives, par un jeu bête et méchant. Nos jeeps tournent en rond à une vitesse avoisinant le 40 à l'heure, il nous faut, sur un sol rocailleux, monter en voltige avec la mitraillette en bandoulière, et revenir au sol par un roulé boulé. En général la première phase se passe assez bien, la monté sur le véhicule étant favorisée  par les multiples prises de chaque côtés, et surtout à l'arrière, grâce à la roue de secours. Par contre, la descente est toujours spectaculaire, et meurtrière pour notre anatomie. .../... Après quelques jours, ces exercices de voltige nous ont passablement tanné le cuir, mais nous avons acquis des automatismes, qui nous permettent de tourner dans le cirque, sans nous rompre le cou..../...La mise en condition par les voltiges sur les jeeps n'était que le prélude à un exercice bien plus spectaculaire, l'attaque d'un char à la grenade, par un fantassin. En théorie, rien de plus facile, le char d'assaut malgré son blindage est, sans la protection de l'infanterie, un aveugle facile à neutraliser, il suffit d'y grimper par l'arrière, ouvrir le couvercle pour y ballotter à l'intérieur, la grenade qui fera sauter tout l'équipage.... 

.../... L'hiver se termine et, avec le mois d'avril, une bonne nouvelle nous arrive, De Gaulle viendra en inspection le 7.../...Pour nous gaullistes, cet événement revêtait une importance capitale, la reconnaissance de l'homme du 18 juin comme seul interlocuteur valable pour parler au nom de la France, la représenter. Nous en avions par dessus la tête de voir Giraud partager, même avec ses anciens titres de gloire le gouvernement qui revenait de droit à De Gaulle.


Angleterre

En ce 31 mai, le jour se lève avec un soleil roux qui découvre, à l'horizon, les côtes des premières îles écossaises. Sur le pont, le spectacle que je savoure de tout mes sens est féerique, sur une mer d'un vert émeraude, des rochers incandescents, donnent l'impression qu'ils flottent tout autour du paquebot, nous remontons le canal du nord entre l'Irlande du nord et l'Écosse, pour entrer dans le golf de la Clyde. Greenock, terme de notre traversée, nous prenons pied sur la terre ferme après onze jours de mer.../...dans les gares où nous faisons escale, sans histoire nous arrivons dans le Yorkshire. Notre camp anglais de Fimber station n'a rien d'un terrain de camping.../.. 

Nous quittons Fimber station, embarquons à Southampton sur des L.S.D et, bien escorté par la Royale Navy, nous débarquons à Utah Beach le 1er août 1944.


La France

Pour beaucoup de mes camarades  pieds noirs, c'est la premier contact avec le sol de la Mère Patrie, pour d'autres c'est le retour après quatre années d'exil, pour moi, c'est l'apothéose, je tombe à genoux, ramasse une poignée de sable, je suis de retour au pays.

.../... En fantassin, nous progressons en file indienne, tous sens en éveil, attendant à tout moment d'être interceptés par l'ennemi. Nous venons de parcourir quelques centaines de mètres, lorsque brusquement, nous nous trouvons sous le feu roulant d'un canon anti-chars à tir rapide comme un seul homme, nous nous plaquons au sol. La première surprise passée, nous repérons, en fonction du tir, l'endroit où se trouve la pièce qui nous arrose, sommes rapidement debout, prêts à effectuer un mouvement tournant pour débusquer nos premiers allemands. C'est alors que je constate que mon camarade Bernadicou est couvert de sang, et que Grandveaux qui le précède dans la file gît dans la poussière du sentier, la tête arrachée par un obus. Bernadicou n'a pas une seule blessure, il a été éclaboussé par le sang et la cervelle de la première victime de la section. Dans les quinze minutes qui suivent, les vingt et un serveurs des batteries anti-chars emportent avec eux pour toujours, la responsabilité de la mort de notre malheureux ami.

Le 8 août, dans l'après midi, arrive l'ordre de faire mouvement sur Le Mans, le départ est aussitôt donné, la reconnaissance prend la tête de la colonne.../...Dans cette nuit d'encre, nous roulons à faible allure, guettant la moindre   chose qui pourrait nous permettre de nous orienter. Enfin, au bord de la route, une maison nous signale sa présence par la lumière qu'elle laisse filtrer au travers des interstices de ses volets. J'arrête ma voiture, Relave et Soulard entrent dans la maison, je suis seul dans la nuit, au volant de ma jeep, quand un groupe d'hommes et de femmes émergent de la maison pour se jeter à mon cou, pour m'embrasser. Le premier moment de stupeur passé, je réalise que nous sommes les premiers libérateurs du Mans, de cette ville qui est encore totalement occupé par les troupes allemandes...

.../...Cette fameuse nuit restera gravée dans nos annales, comme la plus grande pagaye enregistrée par notre division, nous étions disséminés un peu partout dans le secteur, sans connaître notre position exacte, il aura fallu attendre le lever du jour pour nous regrouper et traverser la Sarthe, il était temps, l'ordre pour la 2ème D.B. d'attaquer Alençon et Carrouges, venait d'arriver.


La campagne de Normandie

Engagée dans le paysage Normand typique, chemins biscornus, étroit, bordés de talus surmontés de haies touffues, la section de reconnaissance avance en tête de sous-groupement à la recherche de l'ennemi. Depuis plusieurs jours, nous n'avons pas fermés l'oeil, nous avançons, nous avançons...

.../...Au moment de franchir les derniers obstacles, je suis aveuglé par un jet de flammes, alors qu'un bruit infernal me déchire les tympans, les deux chars américains viennent de se faire allumer, l'un au lance flammes, l'autre au canon anti-chars de 88, ils brûlent comme de la vulgaire paille. J'immobilise ma voiture au milieu de la route, pour porter secours aux torches vivantes qui s'échappent de leur cercueil de ferraille en poussant des hurlements terrifiants, une odeur de viande brûlée vient s'ajouter à l'horreur du spectacle.../...Pendant ce temps la colonne s'est organisée, l'infanterie a débordé sur les ailes et neutralisé le noyau de résistance, le calme est revenu, je reprends la tête, mais il manque mon petit chef, Relave a été blessé d'une balle dans le bras.

Juste une petite nuit de sommeil, la seule depuis Saint James, et nous filons sur Cherance et Rouesse-Fontaine dès   7heures 30, la moisson de prisonniers a été bonne, près d'une centaine, le soir nous trouve à quelques kilomètres d'Alençon.

Toute la 2ème DB connaissait les grandes qualités de celui nous appelions familièrement Le Patron, mais l'histoire qui circule ce matin, avant le départ pour l'attaque d'Alençon, nous laisse pantois.  Le général avait, au cours de la nuit précédente, en compagnie du commandant de Guillebon et de son chauffeur, effectué une reconnaissance, pour se rendre compte lui même de la situation. Au retour à la sortie d'Alençon vers Mamers, ils se trouvèrent nez à nez avec une voiture allemande. Leclerc n'avait jamais d'arme, de Guillebon eut le réflexe d'abattre le conducteur avec son colt, faisant prisonnier le reste des occupant du véhicule, dont un officier supérieur qui révéla un certain nombre de renseignements importants, très utiles pour la suite des opérations.

Avec l'encerclement des troupes allemandes, et seulement une dizaine de jours de combat, le bilan de notre activité est des plus éloquent, grâce à notre rapidité d'intervention et notre vitesse d'exécution, nous avons à notre actif : 

- 8 800 prisonniers

- 4 500 ennemis tués

- 32 chars tigre ou panther détruits

- 85 chars mark 3 ou 4

- 25 canons auto-moteurs

- 700 véhicules chenillés ou sur roues

- 38 pièces d'artillerie de 105 ou 155

- 41 canons de 88 ou 75.

La bataille de Normandie se termine doucement, Paris entre en insurrection, le 19 août, alors que Leclerc est informé que les américains vont déborder Paris, par le nord et par le sud, pour éviter la destruction de la ville.

Ces quelques semaines de combat nous ont donnés l'entière mesure de nos possibilités, nous sommes gonflés à bloc, et pendant que nous piaffons d'impatience pour foncer sur Paris, notre général frappe à toutes les portes du haut commandement américain, pour décrocher le feu vert par tous les moyens. Dans une lettre au général de Gaulle il s'explique.../...

.../...Dans l'heure suivante, toute la division fait mouvement, la reconnaissance en tête du sous groupement Massu traverse Sees, Saint Scolasse, Mortagne, Longny, Epernon, Rambouillet, pour arriver le soir à Dampierre. A six heures, départ, nous avons pris en charge sur nos jeeps les fantassins de la 6ème compagnie, un nettoyage rapide des bosquets à la sortie de Dampierre, et Château Fort est atteint puis Toussus le Noble.../...

.../... en route pour Jouy en Josas que nous traversons pleins gaz. Au carrefour du Petit Clamart, je tombe sur une colonne de ravitaillement ennemie qui n'a visiblement pas l'air de nous attendre, j'immobilise ma jeep au milieu du carrefour, épaule mon bazooka, et tire à trois reprises.../...En quelques heures, nous venons d'anéantir un grand nombre de points de résistance, maintenant nous nous heurtons à la masse populaire qui, dès qu'elle a reconnu les français que nous sommes, nous submerge, nous écrase, nous couvre de fleurs et de baisers. Cet accueil délirant ne peut nous faire oublier notre objectif... Paris.

Vers 20 heures, nous arrivons au pont de Sèvres qui semble être le terminus de cette journée, nous laissons nos voitures, et traversons à pied, avec la 6ème compagnie. Il me semble que nous pourrions dès ce soir, délivrer la capitale, mais les ordres sont formels, nous restons au pont de Sèvres.

Paris tu es au bout de mes bras, encore une poignée de kilomètres et je sentirai battre ton coeur, je vais réaliser mon plus beau rêve, te libérer.

 


Paris

Au matin du 25 août, j'ai préparé le café avant que le jour ne se lève et, une tasse à la main, je savoure pleinement les joies de ce qui va être un grand jour, un jour inoubliable, je vais entrer en libérateur dans Paris. Je gamberge allègrement, quand une rafale au dessus de ma tête, m'oblige à plonger sur les pavés, ils viennent, une fois de plus, de me louper, mais je n'ai plus de café. Sorret n'a nul besoin de nous donner un ordre, déjà nous sommes dans nos voitures et traversons le pont à toute vitesse, tirant de toutes nos armes sur tout ce qui bouge. Devant cet assaut, les allemands qui forment ce noeud de résistance n'ont pas le temps de se rendre compte de ce qui leur arrive, nous les taillons en pièces jusqu'au dernier, poussant dans la seine les corps restés accrochés au parapet.../..

Vers midi, commence la marche triomphale, fou de joie j'ouvre la voie, mon mitrailleur Soulard assis sur la roue de secours cramponne sa 12/7 et ne cesse de répéter "à nous deux Paris", comme des gosses heureux, nous rions. Massu et Sorret nous suivent, conduit par mon vieux copain Hipp le gitan. Très souvent à la peine depuis le début de la campagne, la reconnaissance est aujourd'hui à la fête, elle a l'insigne honneur d'être en tête. Avance dans l'ordre, la 5ème compagnie, les chars du 3ème escadron, la compagnie d'accompagnement, la 7ème, la 6ème, et la C.H.R.

Sur notre passage, les fenêtres fermées s'entre ouvrent, puis s'ouvrent, pour laisser libre cours aux cris de la population en folie. Une marée humaine se précipite sur nous pour nous toucher, nous embrasser, ma jeep est couverte de fleurs et ressemble à un corbillard de première classe. Les femmes se jettent à mon cou, m'embrassent à pleine bouche, arrachent Soulard de sa plage arrière, nos figures disparaissent sous la poussière et le rouge à lèvres... quel délire.../... Nous avançons péniblement au travers d'une population qui nous retarde, Michel Ange, avenue Mozart, des grappes humaines se pendent à la voiture, rue de la pompe, avenue Victor Hugo, il faut vraiment faire attention pour ne pas en écraser, enfin... l'arc de triomphe. Sur la place de l'étoile déserte, nous retrouvons un peu de calme, des pompiers parisiens déroulent sous la fameuse voûte, un immense drapeau tricolore.../..Cette promenade aurait pu s'inscrire dans mes merveilleux souvenirs de la libération de Paris si, à l'approche du grand palais, une fusillade n'avait cloué au sol mon meilleur ami.../...En quelques secondes je suis auprès de mon malheureux ami, je le ramasse, son sang coule chaud sur mes avant bras, malgré sa douleur il trouve encore le moyen d'esquisser un sourire, et me dire : "ils ne m'ont pas loupés... hein".../...La merveilleuse machine de guerre vient de craquer, comme un somnambule je me traîne avenue Kléber, des passants me signalent un soldat allemand dans un immeuble, je monte les étages, le débusque colt au poing, et l'abat froidement, je souffre comme une bête.../..

Comme les délices de Capoue, notre escale parisienne est de courte durée, nous remontons sur le nord de Paris, plus précisément vers Pierrefitte, pour nettoyer un nid de résistance. Sur place nous constatons qu'une dizaine de jeunes FFI ont été massacrés par des SS, et de suite la chasse commence. Nous sommes rapidement maître de la situation, tuant et faisant un grand nombre de prisonniers allemands, personnellement j'en ramène quatre. La foule est déchaînée, méchante comme toute les foules qui crient vengeance, elle réclame du sang, elle veut la peau de mes prisonniers. Je suis écoeuré, au combat je n'ai aucune pitié pour mon ennemi, mais en cette minute, je ne puis admettre que ces forcenés puissent s'intituler, pour assouvir leurs bas instincts, juges et bourreaux. Parmi ces braillards, je choisis celui qui semble avoir la plus grande gueule, j'arme ma mitraillette et la lui donne en main, "vas y tire", comme une baudruche il se dégonfle, et s'évapore dans la foule, je ramène mes prisonniers.

Le 8 septembre, les dés sont jetés, nous allons faire mouvement vers l'est. Nous quittons Paris par les boulevards extérieurs, la porte Picpus, Paris s'estompe doucement. Joinville, Provins, Nogent sur seine, la population qui nous regarde passer avec indifférence, est blasée du spectacle des convois militaires, d'autant plus que nous sommes français, et que nos réserves en chewing-gum et cigarettes ont sérieusement diminué pendant notre séjour parisien. Nous entrons en Champagne par Romilly, et faisons la connaissance avec Noilly-Prat, cuvée réservée à la wehrmacht, don généreux des FFI régionaux.../...La Marne.../... la Meuse.../... destination Contrexéville.../...Sur le point d'arriver aux premières maisons de Vittel, je vois devant moi, à une centaine de mètres, les buissons s'entre ouvrir pour laisser le passage au canon d'un char Panther, j'enclenche la marche arrière et,  comme un fou je recule pour prévenir le char qui me suit. J'arrive à sa hauteur en même temps qu'un obus de 88 qui le met hors de combat, pendant qu'une mitrailleuse lourde m'arrose copieusement. J'ai la baraka, une fois de plus,  je viens de m'en tirer de justesse, avec deux balles qui ont traversé le capot pour s'écraser sur le bloc moteur, pliant au passage le tuyau d'arrivée d'essence..../...Dans l'après midi le nettoyage est terminé, une centaine d'ennemis tués ou prisonniers, nous comptons un mort et six blessés. A 16 heures, nous reprenons la route sur Dompaire par Valleroy le sec, Valfroicourt et Bainville aux saules.


Dompaire

Dompaire, une cuvette aux rebords largement ondulés, couverte de vergers et de bois. Dans ce secteur, il va très certainement y avoir une grande bagarre, car selon les premiers renseignements que nous venons de recueillir, nous nous trouvons devant une une division superbement équipée de Panthers, sortants tout droit des arsenaux allemands. Notre sous groupement est numériquement en état d'infériorité  et, bien que nous soyons conscients que cette fois nous allons en prendre plein la figure notre moral reste au beau fixe.../...Devant, les Panthers nous attendent à défilé de tourelles, leur tir est meurtrier, les obus éclatent autour de ma jeep dans un bruit infernal, mais nous avançons.../...Sur ma gauche, deux half-tracks de la section mitraille viennent de se faire allumer par des 88.../...Nous sommes vraiment en vilaine posture, canardés comme des lapins un jour d'ouverture de la chasse, avec les allemands en grand nombre qui nous arrosent de toutes parts.../...Avec la tombée de la nuit, la bataille s'arrête, on vient d'avoir très chaud, mais j'ai l'impression qu'aux premières lueurs du jour, nous allons vraiment déguster.../... Au petit matin, le temps est splendide, et l'annonce d'un soutien de l'aviation américaine nous fait envisager l'avenir sous de meilleurs auspices.../... Afin de ne pas être confondu avec l'ennemi par les pilotes américains, nous étalons sur nos véhicules de grands panneaux cerise ou orange, histoire d'éviter d'être pris pour cible.../...Vers 9  heures, quatre thunderbolt déchirent le silence et piquent sur les chars et batteries allemandes, au mépris des tirs de barrage des canons de 20. Tel un carrousel dirigé par le colonel Tower, les piqués se succèdent avec tirs de rockets, causant de grands dégâts dans les rangs ennemis.../...Pendant deux jours la bataille de Dompaire a fait rage, et c'est miracle que nous n'ayons pas enregistré plus de pertes.../...

Le 18 septembre, nous quittons Dompaire, et relevons le sous groupement la Horie et, à Catel, nous franchissons la Moselle sur un pont de bateau, occupons les villages de Pellegney, Vaxoncourt, et Zincourt, pour arriver le 22 à Magnières.

Le 30 octobre,  nous entrons dans la forêt de Mondon en direction de Chenevières par Moyen et Vathiménil, le lendemain nous libérons Baccarat.../... Le 10 novembre, nous quittons les rivages de la Vezouze pour ceux de la Mortagne, plus au sud, près de Rambervillers, et le 12 nous sommes fixés de notre prochain objectif, ce sera l'Alsace.../...


Dabo

.../...Avant Saint Quirin, je tombe nez à nez avec un canon de 88, heureusement ses servants ont joué la fille de l'air, ma bonne étoile est toujours avec moi.../..Abreschviller, Eigenthal, Walscheid, Sitifort et trois fontaines sont traversés à une allure folle. Cette chevauchée fantastique nous survolte, je balance des grenades tout en conduisant, à mes côtés Wallace fusille sans arrêt, les corps fauchés par ce déluge de feu n'arrivent même plus au sol tant il sont nombreux, les cadavres d'hommes et de chevaux s'entremêlent dans un bain de sang, nous fonçons dans toute cette boucherie comme des forcenés. Devant cette horde sauvage, les quelques rescapés lèvent les bras bien haut en signe de soumission, nous les laissons remonter la colonne, car nous ne pouvons nous attarder à faire des prisonniers. Dès les premières heures du jour, nous reprenons la route avec les fantassins de la 5ème compagnie, traversons Schaeferhoff pour arriver, vers midi, devant Dabo cette merveilleuse petite ville au coeur de la forêt des Vosges, dernier bastion lorrain avant la plaine d'alsace.../...La traversée de Dabo, bien que très mouvementée, pour moi, n'entre pas dans le cadre de ce que l'on considère comme une grande bataille de l'histoire, et les quelques fanatiques allemands qui dynamitèrent de grands sapins pour nous barrer la route, n'entravèrent en rien notre ruée vers Reihardsmunster, aux portes de la plaine d'alsace, où nous arrivons comme des cheveux sur la soupe, pour cueillir une compagnie allemande qui vient juste de s'y installer.


Strasbourg

.../... Après avoir neutralisé plusieurs mitrailleuses lourdes et deux canons de 88, nous entrons dans Saverne par le sud est.

A une cinquantaine de kilomètres..., Strasbourg.

En ce matin du 23 novembre, nous sommes sous pression, et rien ne pourrait arrêter notre meute de loups, Leclerc a annoncé qu'il déjeunerait à midi place Kléber, nous ferons le maximum pour réaliser ce désir.../...Alors que nous approchons des forts Foch et Pétain, Wallace accroché à sa 12/7 me hurle dans les oreilles : " fais gaffe, des chleus devant nous." Je ralentis et freine, pour m'immobiliser contre le talus vers lequel se sont précipités nos ennemis. La colonne s'écrase derrière ma jeep, nous sommes les uns sur les autres... J'ai a peine parcouru quelques mètres dans le boyau creusé à flan de talus, que je sens une présence à mes cotés, c'est Henri, le fils du général Leclerc, affecté à la compagnie d'accompagnement, qui m'accompagne, revolver au poing. Sans un mot, nous suivons le labyrinthe de la tranchée pour tomber, par surprise, sur une dizaine d'allemands qui se rendent instantanément. De retour à ma jeep, une pénible nouvelle, Wallace a été blessé par une balle qui à traversé son calot de part en part dans le sens de la longueur, mon lieutenant, Saurret, est lui aussi hors de combat.../... Leclerc arrive sur les lieux avec sa canne légendaire, fait rapidement le point, ses ordres sont nets, précis : " Rouvillois vient d'entrer dans Strasbourg, décrochez...".../... Aux forts protégeant la capitale alsacienne, je pense que nous aurions pu engager nos forces, et passer, mais notre PATRON avait un tel respect de la vie de ses hommes, qu'il se refusait à les exposer inutilement. A quinze heures, le sous groupement Massu est entré dans Strasbourg, par la rue du faubourg de Pierre, la nuée bleue, pour arriver place Broglie.

 Le drapeau français flotte à nouveau sur la cathédrale de Strasbourg, le serment de Koufra est tenu.


 

Obernai

.../... Comme d'habitude, depuis le début de nos campagnes, nous ne savourons jamais bien longtemps le plaisir et le bien être que procure la victoire, ils y a ceux qui l'obtiennent, et ceux qui en profitent..., deux jours après nous faisons mouvement sur le sud de l'Alsace.../... A part la température, qui n'est pas des plus clémente, la journée se passe sans histoire, nous arrivons sans encombre à Obernai.

Cet hiver 1944 est particulièrement rigoureux, et les nouvelles qui nous arrivent ne sont pas de nature à réchauffer le moral des troupes. Dans les Ardennes, Le maréchal allemand von Rundstedt, limogé par Hitler en juillet 44, suite à sa défaite en Normandie, a retrouvé  un poste de commandement, il vient de lancer une offensive avec toutes les forces qu'il à pu rassembler et, dans un dernier soubresaut, va tenter de renverser la situation à son avantage. La soudaineté de ce mouvement, et sa rapidité d'exécution, surprend les troupes américaines qui reculent précipitamment sous les coups de boutoir allemands. Le front craque de toutes les parts, et la 2ème DB est appelée d'urgence pour colmater les brèches. Dans une tempête de neige, sur une route verglacée, nous passons le col de Saverne, le froid nous transperce, nous roulons jour et nuit.../...Plus nous remontons vers la frontière, plus il nous est possible de mesurer l'étendue du désastre. De chaque côté de la route, des véhicules de toutes sortes sont abandonnés par les américains qui se replient, ils jalonnent notre parcours, alors que nous sommes encore loin du front. Devant ce navrant spectacle, je me retrouve quatre ans plus tôt, en mai 1940, pendant la débâcle des armées françaises.../...

A Schmittwiller nous recevons l'ordre de reprendre immédiatement Gros Rederching, il est déjà 14 heures, le jour va tomber rapidement. A 16 heures 30, avec la 6ème compagnie, nous occupons Gros Redeching. Allongés à même le sol dans la neige, nos corps ne réagissent presque plus et, pour nous réchauffer, nous buvons l'alcool destiné à nos radiateurs.../... Pendant quinze jours, nous évoluons dans des paysages lunaires, avec des températures descendant à moins quinze degrés, et plus de quarante centimètres de neige sous nos pieds, nous souffrons du froid contre lequel nous avons peu de recours, mais nous tenons. Une fois de plus notre rage à nous battre et notre ténacité ont été payantes, nous avons contenu la dernière attaque du monstre allemand, Gros Rederching a marqué la fin des illusions de von Rundstedt. 

.../...  Le 18 janvier nous retournons en Alsace, afin de lever la très grave menace, que les allemands font peser sur Strasbourg abandonné par les américains. En faisant un mauvais jeu de mots, je dirais que le col de Saverne nous l'avons passé et repassé, en effet, une fois de plus, nous repassons ce col en direction de Wasselonne. A Sharrachbergheim, nos amis alsaciens sont heureux de nous retrouver, ils avouent avoir tremblé de tomber à nouveau entre les mains des allemands, leur sincérité réchauffe nos coeurs, et le kirsch coule à flot. Nous continuons sur Mundolheim, au nord ouest de Strasbourg, au moment ou l'ennemi qui s'est infiltré avec ténacité a travers  le Rhin, vers Gamsheim, puis le long du fleuve, arrive à Kilstett, à 8 kilomètre de Strasbourg, où il encercle un bataillon de tirailleurs de la 3ème DIA. Les combats pour reprendre Kilstett sont sanglants.../... Dans cette bataille pour Kilstett, même si l'ennemi nous a laissé plus de 300 prisonniers et 9 chars, il faut reconnaître que le 2ème bataillon de marche du Tchad, a payé très cher cette victoire importante, qui écartait définitivement la menace allemande sur Strasbourg.../...A la tête du groupement Langlade, notre section descend vers le sud, jusqu'à l'est de Colmar, à Widensolen, pour liquider les allemands concentrés dans la poche de Colmar.../... Le 5 février, pour l'attaque d'Appenwihr, nous épaulons le 89ème régiment d'infanterie américaine, nous nous emparons de Logelheim, avec le 1er escadron du 12ème chasseur et les spahis marocains. Avec le nettoyage du village, 101 prisonniers sont capturés, nous continuons notre action sur Blodelheim, Mersheim, et poussons une reconnaissance jusqu'au pont de Chalampe, sous le feu roulant de l'artillerie allemande. Une fois de plus, je m'en tire de justesse, un obus éclate juste derrière ma jeep, transformant en charpie le pneu de la roue de secours.

La poche de Colmar est liquidée, avec elle se termine la campagne de France.


La dernière étape

Dans une course éperdue de l'Indre à la Bavière, nous traversons la Nièvre, Bricon dans la haute Marne, Champenoux en Meurthe et Moselle, Frankenthal, le Rhin pour franchir le Danube le 1er mai.../... Pour notre groupement la guerre est pratiquement terminée, de Guillebon à sur nous deux jours d'avance, il fonce sur Salzbourg, à lui de terminer l'épopée glorieuse, par la prise du nid d'aigle d'Hitler, Berchtegaden.

Sur les routes qui nous mènent vers Munich, nous rencontrons des morts vivants, qui se traînent avec leur maigre bagage, dans des tenues de bagnards. Ce n'est que quelques jours plus tard que nous apprendrons que ces hommes, et ces femmes, sont des rescapés des camps de concentration, les survivants des camps de la mort.

Devant le sinistre camp de Dachau, les MP américains montent la garde, et défendent sévèrement l'accès, par peur d'une épidémie de choléra ou de typhus. Avec Massu et une poignée d'hommes, nous faisons le mur. Le spectacle auquel nous assistons est indescriptible, on ne décrit pas l'horreur. Des cadavres sont entassés dans les chambres à gaz, le sang coagulé dans les rigoles laisse supposer le calvaire endurés par ces corps, qui gisent pèle mêle au milieu d'ossements. Dans ce paysage de cauchemar, des survivants décharnés, moribonds, hagards, nous regardent sans nous voir... j'avais un haine viscérale des allemands, distillée dans mes veines depuis ma plus tendre enfance, la vision de ce carnage l'a décuplée.../...

Avec l'armistice du 8 mai, notre belle aventure est terminée, nous avons joué notre rôle, les guerriers n'ont plus de raison d'être, la haute autorité américaine nous supprime le port d'arme. Sans son arme le combattant est un homme nu, nous subissons cet ordre le coeur gros.

Le 19 mai, le général de Gaulle vient sur le terrain d'aviation proche de Klosterlechfeld, remettre sa 4ème étoile à notre PATRON, et le faire Grand croix de la légion d'honneur, Leclerc a tout juste 40 ans.

Un mois, presque jour pour jour après avoir quitté la France, nous bouclons nos bagages, nous n'avons plus rien à faire dans ce pays, pour moi j'ai rempli mon contrat, il ne me reste plus qu'à attendre d'être démobilisé.


Les adieux de Fontainebleau

Aujourd'hui, 22 juin 1945, toute la 2ème DB est rassemblée en forêt de Fontainebleau, sur l'ancien hippodrome, pour écrire sa dernière page de l'histoire. Le général a tenu à ce que ses adieux se passent en famille, abrités de l'indiscrète curiosité de la foule, par la silencieuse complicité de la forêt. Dans ce cadre austère nous attendons le Patron, pour la dernière fois.../... Figés au garde à vous, vingt mille hommes, le coeur serré, fixent celui avec lequel ils viennent de vivre une grande aventure, celui par qui la France a retrouvé, avec sa liberté, sa dignité. Contrairement à son habitude, Leclerc descend lentement de sa longue voiture grise, comme à regret, rend son salut à son vieux compagnon d'arme, le colonel Dio, et nous passe en revue. Pour nous ses hommes, la tristesse et l'émotion sont trop fortes, nous laissons libre cours à nos larmes qui embuent nos yeux et inondent nos joues, éprouvant par ce départ, la même douleur que les grognards, lors des adieux de Napoléon. Dans un silence poignant, Leclerc passe le commandement de sa division à Dio, et d'une voix rauque, nous adresse ses dernières paroles : " Quand vous sentirez votre énergie fléchir, rappelez vous Koufra, Alençon, Paris, Strasbourg, retrouvez vos camarades, recherchez vos chefs, et continuez en répandant dans le pays, le patriotisme qui a fait notre force."


Grandeur et décadence

Sans argent, sans travail, et sans le moindre vestiaire, je me retrouve dans ce Metz désert, comme un enfant perdu et, pour comble de malheur, alors que je sollicite une carte d'identité, les services municipaux m'annoncent que je ne suis pas français, je suis écoeuré. A l'annonce de cette nouvelle, je sens monter en moi un flot de colère, une folie meurtrière m'envahit. Comment ce type en face de moi, chef du service de l'état civil, que je connais pour avoir collaboré avec les troupes allemandes d'occupation, et porté l'insigne distinctif du parti nazi, peut il me tenir un pareil langage. Est il possible, après toutes ces années au service de mon pays que le premier collaborateur venu, puisse m'atteindre au plus profond de ma personnalité. Pour la première fois je me rends compte de la différence qu'il existe entre ceux qui reviennent et ceux qui sont restés, un fossé nous sépare...

... Suite à l'affront du fonctionnaire municipal,  je dois me rendre à l'évidence, effectivement je ne suis pas français. Mon père déserteur de l'armée allemande et engagé volontaire pour la durée de la guerre 14-18, blessé au chemin des dames, n'avait pas pensé, de retour en lorraine en 1919, à demander sa réintégration dans la nationalité française. Il croyait naïvement, après quatre années de tranchées avec las crapouillots, qu'il était  toujours ce français, que dans son coeur il n'avait cessé d'être. Par contre son frère, resté à Metz et incorporé dans l'armée allemande, avait été  réintégré de plein droit à la fin des hostilités. Par fierté, jamais je ne me serais abaissé à instruire une demande de réintégration, la stupidité d'une administration aveugle me refusait ma légitime nationalité, eh bien ! qu'elle la garde. Une fois de plus, grâce au bon sens de ma mère, et sur sa demande, le tribunal cantonal de Metz prononça, le 11 décembre 1953, un jugement par lequel il ordonna l'inscription en qualité de français, sur le registre spécial ouvert au greffe du tribunal, de Monsieur André PABST ne le 25 juin 1924 à Metz.


Épilogue

Aujourd'hui, après toutes ces années, et malgré le recul, je n'ai rien oublié de ces moments difficiles, je suis toujours resté imprégné de cet esprit DB qui avait fait notre force au combat. C'est cet esprit qui a guidé mes actes tout au long de ma vie, et qui m'a aidé dans toutes les décisions importantes que j'ai pu prendre. On n'explique pas l'esprit DB c'est un amalgame fait d'amitié, de sacrifice et de discipline librement consentie. Cette philosophie, désuète de nos jours, disparaîtra avec nous si nous n'arrivons pas à l'inculquer à notre descendance, et c'est surtout dans cet esprit, que je me suis décidé à publier ces modestes mémoires.

Mes amitiés de l'époque n'ont pas pris une seule ride, et nos retrouvailles, entre rescapés, sont toujours empreintes de la même cordialité. Quant aux disparus, comme disait Brassens : "cent ans après coquin de sort il vivaient encore." .../... Au fil des ans , plus notre nombre diminuait, et plus les autres s'installaient confortablement, dans la qualité de résistant, qu'ils se sont crée de toutes pièces, abusant ainsi de l'admiration des générations montantes. Depuis longtemps, je ne crois plus en rien, surtout pas en la justice des hommes, mais si vraiment il y a une justice divine, il faudra bien qu'un jour ces imposteurs soient dénoncés, pour le rétablissement de la vérité, et le retour à leur juste place de tout ceux qui, après la défaite de juin 40, ont tout sacrifié pour que revive la France.

Depuis la fin de la guerre, je ne suis sorti qu'une seule fois de l'anonymat dans lequel j'étais volontairement entré, en mai 1958. Il s'agissait, dans la période troublée de l'époque, d'aider le retour du général de Gaulle à la tête du pays. Avec une poignée de camarades, anciens de la 2ème DB, nous avions décidés de constituer un Comité de Salut Public, conscients des conséquences que pouvait entraîner ce genre d'acte révolutionnaire, nous étions cinq, fermement résolus pour l'aboutissement de notre projet.

Avec la démission du président Coty, une nouvelle page d'histoire s'inscrivait dans la grand registre de la nation, de Gaulle reprenait sa place légitime à la tête du pays, une fois de plus les vrais militants regagnèrent l'ombre, laissant la place à des millions de nouveaux gaullistes.

Si pour moi le gaullisme est mort, le soir du 9 novembre 1970, à Colombey les deux églises, en même temps que le prestigieux Chef de la France Libre, je reste cependant toujours attaché à son souvenir, et associe, à l'homme du 18 juin 40, celui qui fut mon seul Patron, Leclerc, qu'un cruel destin nous enleva le 28 novembre 1947, dans les sables de Colomb-Bechar.

Metz, le 28 septembre 1987.

 

 à Tony....

Mon père à oeuvré pour la paix au sein d'associations locales,  notamment de "l'école des Maîtres Nageurs Sauveteurs de Metz" dont il est le fondateur, ce que rappelle une plaque commémorative apposée dans le hall de la piscine Belle-Isle de Metz.

 

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